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Dieudonné : jusqu’où peut-on interdire de faire rire en France ?

today21/08/2026 26 1 5

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Il y a des sujets sur lesquels il est devenu presque impossible de parler calmement. Dieudonné M’Bala M’Bala en fait incontestablement partie.

Je vais donc commencer par une précision, je ne prend pas position pour Dieudonné, je donne un avis d’un point de vue journalistique. Je ne suis pas son avocat, je ne suis pas son attaché de presse et je ne cherche pas à réhabiliter des propos qui ont pu être condamnés par la justice française. Pour certain, que ses sketchs ont franchi des limites, je peux parfaitement comprendre. Mais une question demeure et elle mérite d’être posée sans hystérie, jusqu’où une démocratie peut-elle aller pour empêcher un humoriste de travailler ?

Car derrière le cas Dieudonné, ce n’est pas seulement le personnage qui est en jeu. C’est une question beaucoup plus large, la liberté d’expression, de la liberté artistique et du droit, pour un artiste, de continuer à exercer son métier.

Peut-on rire de tout ?

La France aime se présenter comme le pays de la liberté d’expression, mais l’est-elle vraiment ?

On aime rappeler Voltaire, Charlie Hebdo, Coluche, Desproges, les caricaturistes, les humoristes qui se moquent du président, des religions, des puissants, de la police, de la gauche, de la droite et parfois même de leur propre public. Mais cette liberté devient parfois beaucoup moins confortable lorsque celui qui parle est devenu politiquement infréquentable. C’est précisément là que le cas Dieudonné pose problème. On peut détester son humour, on peut condamner ses propos lorsqu’ils tombent sous le coup de la loi.

On peut même refuser personnellement de regarder ses spectacles, mais doit-on pour autant considérer qu’un artiste doit être empêché de travailler ?

La réponse française est beaucoup plus complexe qu’un simple oui ou non. La justice n’a pas toujours dit « interdiction ». Contrairement à ce que laisse parfois penser le débat public, les juridictions françaises n’ont pas posé une règle générale disant que Dieudonné n’avait plus le droit de monter sur scène. En janvier 2014, le Conseil d’État a effectivement confirmé plusieurs interdictions du spectacle « Le Mur ». Les juges avaient alors retenu notamment la nature de certains propos, les condamnations antérieures de l’humoriste et les risques de troubles à l’ordre public.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

En février 2015, le Conseil d’État a au contraire suspendu l’interdiction d’un autre spectacle à Cournon-d’Auvergne. Pourquoi ? Parce que les circonstances étaient différentes et que les éléments produits ne permettaient pas d’établir que le spectacle concerné présentait les mêmes risques. Le Conseil d’État a alors rappelé une règle fondamentale, une restriction à la liberté d’expression doit être nécessaire, adaptée et proportionnée.

Voilà peut-être le cœur du problème.

On ne devrait pas interdire un artiste parce qu’il s’appelle Dieudonné, on devrait examiner ce qu’il va réellement dire. C’est une nuance essentielle. Condamner une parole n’est pas condamner une personne, il existe une différence fondamentale entre dire :
– Ce propos est illégal et doit être sanctionné,
– Et dire : Cet homme est devenu indésirable, donc il ne doit plus pouvoir travailler.

La première logique appartient à l’État de droit, la seconde est beaucoup plus inquiétante.

Un humoriste peut être provocateur, il peut être vulgaire, il peut être mauvais.
Il peut être politiquement insupportable, il peut même raconter des choses profondément choquantes, même sous fond de vérité.

La question juridique n’est pas de savoir si nous aimons son humour, la question est de savoir si ce qu’il fait justifie légalement une restriction de sa liberté.

Et c’est justement pour cette raison que le Conseil d’État lui-même a pu confirmer une interdiction dans une affaire et considérer qu’une autre interdiction constituait une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d’expression. Et si le problème était devenu politique ?

C’est ici que commence le malaise. Depuis des années, Dieudonné est devenu davantage qu’un humoriste, il est devenu un symbole. Pour certains, il représente l’antisémitisme suite à une blague qu’une communauté n’a pas apprécié, pour d’autres, il représente la résistance à la censure. Pour d’autres encore, il représente les dérives d’un humour devenu politique. Et pendant ce temps, une partie du débat médiatique semble avoir abandonné toute nuance, on ne parle plus seulement de ses sketchs, on parle de « Dieudonné », comme si le nom lui-même suffisait à clore la discussion.

C’est précisément cette mécanique qui devrait nous inquiéter :
– Parce que demain, qui sera le prochain ?
– Un humoriste trop à droite, trop à gauche ?
– Un artiste qui rigole d’une religion ?
– Un journaliste qui dérange un gouvernement ?
– Un chanteur qui se moque d’un groupe puissant ?

Une démocratie solide ne protège pas uniquement les paroles que nous aimons entendre, elle protège surtout celles qui nous énervent. Une question que personne ne semble vouloir poser prouve qu’il existe également un autre malaise. Pourquoi certaines personnalités publiques peuvent-elles provoquer, insulter, caricaturer ou multiplier les déclarations controversées sans que leur carrière soit définitivement détruite, alors que d’autres deviennent quasiment synonymes de leurs propos les plus contestés ?

Cette différence de traitement mérite d’être interrogée. Mais il faut être honnête, cela ne signifie pas automatiquement qu’il existe une conspiration politique ou médiatique, cela signifie simplement qu’une démocratie doit accepter d’examiner ses propres contradictions.

Et notamment cette question :
– Sommes-nous réellement capables d’appliquer la même exigence de liberté d’expression à ceux que nous apprécions et à ceux que nous détestons ?

Et puis il y a Epstein !

L’affaire Epstein vient ajouter une nouvelle couche à cette histoire. Depuis la publication de nouveaux documents américains en 2026, le nom de Dieudonné est effectivement apparu dans les « Epstein Files ». Le Department of Justice américain a officiellement publié une vaste bibliothèque de documents Epstein, dont une partie peut être recherchée en ligne.

Un échange daté du 20 décembre 2013 entre Ariane de Rothschild et Jeffrey Epstein mentionne Dieudonné. Dans ce message, Ariane de Rothschild dit avoir reçu une vidéo de Dieudonné parlant des « Juifs et de l’argent », qualifie ces propos de scandaleux et s’inquiète notamment du nombre de spectateurs.

Et c’est ici que la prudence journalistique doit reprendre le dessus. Ce document existe.
Dieudonné y est bien mentionné, la date du courriel est antérieure aux interdictions de janvier 2014. Mais cela ne suffit pas à démontrer que Jeffrey Epstein aurait organisé l’interdiction des spectacles de Dieudonné ou qu’Ariane de Rothschild aurait donné un ordre au gouvernement français. Cette dernière affirmation relève à ce stade, de l’interprétation.

D’ailleurs, les documents officiels du gouvernement américain doivent être distingués des commentaires et théories qui circulent autour d’eux. La simple présence d’un nom dans les Epstein Files ne constitue évidemment pas la preuve d’une participation aux crimes d’Epstein, ni même d’une relation compromettante avec lui. Dans le cas de Dieudonné, le document actuellement mis en avant montre surtout qu’il était un sujet de conversation entre Ariane de Rothschild et Jeffrey Epstein en décembre 2013.

C’est déjà suffisamment troublant pour poser des questions. Mais ce n’est pas suffisamment solide pour transformer une chronologie en certitude. Une coïncidence ? Une influence ? Autre chose ?

La chronologie mérite d’être examinée. Le 20 décembre 2013, le courriel mentionnant Dieudonné est envoyé, Quelques semaines plus tard, les autorités françaises prennent des mesures contre son spectacle « Le Mur ». Le Conseil d’État valide ensuite certaines interdictions au regard du contenu du spectacle, des précédentes condamnations et des risques de troubles à l’ordre public.

Est-ce une preuve d’une intervention d’Epstein ? Non.
Est-ce une question légitime à poser ? Oui.

Et c’est précisément là que le journaliste doit s’arrêter, poser la question sans inventer la réponse. Et la question du racisme envers Dieudonné ? Je vais être encore plus prudent sur ce terrain. Dieudonné est un homme noir. Il a été condamné pour certains propos et certaines affaires et les autorités françaises ont parfois justifié des interdictions par des motifs liés au contenu de ses spectacles et à l’ordre public. Mais on peut, par liberté de penser, écrire : « Il est interdit parce qu’il est noir. »

Ok, Ce serait une affirmation qui nécessiterait des preuves.
Mais on peut poser une autre question :
– Une société peut-elle finir par appliquer à un artiste une forme de traitement discriminatoire à force de considérer que son nom, son passé et son image suffisent à justifier toutes les restrictions ?

Cette question mérite d’être posée, précisément parce qu’elle concerne les principes mêmes que nous prétendons défendre. Laisser Dieudonné travailler ?

Personnellement, je pense qu’il faut revenir à quelque chose de beaucoup plus simple. Si Dieudonné tient des propos illégaux, qu’il soit poursuivi. S’il commet une infraction, qu’il soit condamné. Si un spectacle contient des propos qui tombent sous le coup de la loi, la justice doit pouvoir intervenir. Mais s’il propose un spectacle légal et que le public vient, pourquoi devrait-on l’empêcher de monter sur scène uniquement parce que son nom provoque immédiatement une polémique ?

Le public est encore capable de choisir. Personne n’est obligé d’acheter un billet, personne n’est obligé de rire, personne n’est obligé d’apprécier. Mais dans une démocratie, le citoyen devrait aussi pouvoir décider par lui-même ce qu’il veut regarder. La liberté d’expression ne se mesure pas à notre sympathie, c’est probablement la conclusion la plus importante de cette affaire.

En France, lorsque les préfectures interdisent un spectacle de Dieudonné par arrêté en raison des risques de troubles à l’ordre public, elles avertissent que les spectateurs présents s’exposent à des verbalisations et à des amendes pour participation à une manifestation interdite.

La liberté d’expression n’a aucune valeur si elle ne protège que les gens avec lesquels nous sommes d’accord. La liberté artistique n’a aucun sens si l’artiste doit d’abord obtenir l’autorisation morale du pouvoir pour pouvoir provoquer, déranger ou choquer, et la démocratie devient fragile lorsque l’on commence à considérer qu’une personne est tellement controversée qu’elle ne devrait plus avoir le droit de travailler.

Je ne demande pas qu’on aime Dieudonné, je ne demande pas qu’on excuse ses propos, je ne demande pas qu’on oublie ses condamnations, je demande simplement qu’on pose la même question pour lui que pour les autres :
– Si ses spectacles ne sont pas illégaux, au nom de quoi l’empêcher de travailler ?

Parce qu’au fond, le problème Dieudonné dépasse largement Dieudonné. Aujourd’hui c’est lui et demain cela pourrait être quelqu’un d’autre. Et une liberté que l’on abandonne pour faire taire quelqu’un que l’on déteste peut très vite devenir une liberté que l’on regrettera de ne plus avoir lorsqu’elle viendra nous protéger nous-mêmes.

David SCHMIDT

Écrit par: David SCHMIDT

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