David SCHMIDTPsychologie

Jusqu’où faut-il pardonner ?

Quelques conseils.

Le pardon, une notion qui fait débat

Prescrit par la tradition religieuse, le pardon a été discuté par les philosophes : l’accorder ou pas, quelle est la position la plus éthique ? Après eux, les psys se divisent : a-t-il une utilité en thérapie ? La question reste ouverte.

Sommaire

Il y a de l’impardonnable
Le résultat d’un travail sur soi
Psychologie sociale

C’est la tradition juive qui a inventé cette notion, pour contrer la loi du talion : œil pour œil, dent pour dent. Son utilité est avant tout collective : il s’agit de briser le cycle infernal de la vengeance. Le jour du Grand Pardon, la communauté demande à Dieu d’effacer les fautes commises. Dans cette tradition, pour être pardonné, l’offenseur doit exprimer le désir de changer et s’efforcer de réparer ses torts. À l’inverse, dans le christianisme, la confession des fautes et un repentir sincère suffisent. Tout semble pardonnable, sauf blasphémer contre le Saint-Esprit. Dans le soufisme, courant spirituel de l’islam, pardonner est une démarche de connaissance de soi. Il s’agit, par l’introspection, de se libérer de la mauvaise conscience et des pensées qui rendent amer afin de devenir une meilleure personne, capable d’aimer l’ensemble de la création.

Il y a de l’impardonnable

La philosophie s’est toujours méfiée du pardon, voyant en lui une démission de la raison au profit des émotions, et du fait de ses origines religieuses. Kant condamnait d’ailleurs cette « molle indulgence ». Le fait est que le refus du pardon peut être une position éthique. Sans pour autant se laisser aller au ressentiment ni se laisser dévorer par la rancœur, ne pas pardonner peut être une façon de dire : « Ça suffit, vous êtes allé trop loin. » Il y a en effet de l’impardonnable ! Selon le philosophe Vladimir Jankélévitch, mieux vaut un pardon refusé qu’un semblant de pardon. Dans notre France cartésienne, l’idée du pardon a repris de l’importance à la fin de la Seconde Guerre mondiale, rappelle Jacques Ricot1, professeur de philosophie. C’est la question « Peut-on pardonner l’impardonnable ? » liée aux crimes du nazisme qui lui a rendu son actualité. « Le pardon est mort dans les camps de la mort », écrit Vladimir Jankélévitch dans L’Imprescriptible (Points) : pardonner serait trahir les victimes, d’autant plus que les bourreaux n’ont jamais demandé pardon, jamais expié leurs crimes. Dans Le Pardon (Flammarion), il affirmera néanmoins qu’il est la forme la plus élevée de toute morale, car il grandit celui qui l’accorde. Sans nier que pardonner n’est pas toujours possible parce que le crime est trop grand ou la blessure trop profonde. Nous pouvons comprendre les motivations de celui qui a commis le mal, il peut même être reconnu comme « irresponsable ». Pourtant, tout n’est pas excusable.

Cela dit, le philosophe Paul Ricœur nous rappelle dans La Mémoire, l’histoire, l’oubli (Seuil) qu’un individu vaut toujours plus que ses actes, et que pardonner au « méchant » est parfois l’occasion, pour lui, de prouver qu’il est capable de faire le bien. Symboliquement, le pardon offre une seconde naissance, affirme la philosophe Hannah Arendt. Il rend à nouveau disponible à ce que peut apporter le présent (de nouvelles pensées, de nouveaux comportements). Pour vivre ensemble, sur le plan collectif, est-il possible de ne pas pardonner ? Non, répond Olivier Abel (Violence, paix et réconciliation, Temps Présent), qui fut l’élève de Paul Ricœur. « En tant que citoyens, nous sommes tous héritiers de violences, de crimes d’État. Sans pour autant oublier, dénier, il faut savoir passer l’éponge. »

Le résultat d’un travail sur soi

Le pardon renvoie également à l’idée de lâcher, lâcher prise. Ce second aspect lui donne tout son intérêt dans le domaine du développement personnel et des thérapies, où il s’agit de renoncer à ses croyances toxiques, à ses symptômes, à ses vieilles rancœurs. Bien sûr, un problème de taille se pose : l’« offenseur » (généralement un parent mal aimant ou maltraitant, un adulte abuseur, un partenaire qui a trahi) ne vient pas en séance demander pardon. Il n’y a donc pas de réciprocité. D’ailleurs de nombreux psychanalystes tiennent cette notion pour inutile, voire nocive. Car, à la faveur du processus thérapeutique, le patient va logiquement cesser de s’accrocher à un passé qui le rend malade, triste, anxieux.

Certains thérapeutes considèrent pourtant qu’il existe un « travail du pardon » comme il existe un travail de deuil après une perte qui entame le psychisme. « Le pardon n’est pas la clémence ni la compréhension, encore moins l’oubli du mal subi. Et il ne peut être donné qu’après la cicatrisation de la blessure. Il ne doit pas être accordé trop tôt, sous peine d’avoir la valeur d’une fuite, d’un déni de la souffrance », précise Anne-Marie Saunal2, psychologue et psychanalyste. Ensuite, le patient peut tenter de comprendre, par exemple, le comportement de ses parents à la lumière de leur propre histoire. Il lui faut accepter qu’ils aient été ces êtres-là. C’est essentiel, car cesser d’en vouloir à quelqu’un permet d’arrêter d’attendre quelque chose de lui. « Le pardon, la personne le donne ou pas, une fois le processus accompli. Cela n’appartient qu’à elle. Et pardonner ne signifie pas forcément reprise des relations ni réconciliation. Il convient parfois de maintenir une distance protectrice. » Selon la psychanalyste, le pardon donné renouvelle la vie intérieure de l’individu. « Il ne sera plus obligé de se détruire pour montrer à quel point le fautif lui a fait du mal. La chaîne de la haine sera brisée et les enfants n’auront pas à recevoir cet héritage. » N’est-ce pas le but de toute thérapie ?

Psychologie sociale,
Le pardon rend les relations plus fluides

D’emblée, les gens qui formulent des excuses suscitent notre indulgence. Nicolas Guéguen, chercheur en psychologie sociale, l’a prouvé en imaginant le dispositif suivant : un volontaire, chargé de bousculer des passants dans la rue, s’excusait – ou pas. Dans un premier temps, il devait heurter un inconnu légèrement et passer son chemin sans un mot. Il percutait ensuite une personne de plein fouet et s’excusait platement. Dans les deux cas, le volontaire devait continuer sa route et s’arranger pour laisser tomber une lettre, comme par inadvertance. Résultat de l’enquête : 90 % des passants qui avaient eu droit à un « Pardon ! » ont prévenu le rustre bousculeur qu’il perdait quelque chose. Pourtant, ils avaient été durement secoués. En revanche, seule la moitié de ceux qui avaient reçu un choc léger, mais sans excuse, ont averti le bousculeur. C’est dire que « pardon » est bien le mot magique qui gomme l’envie de se montrer rancunier, car il nous procure la sensation que notre « offenseur » a pris la mesure du tort causé. Une récente étude israélienne, menée par des chercheurs de l’université de Tel-Aviv, a entrepris de dresser le profil psychologique de ceux qui répugnent à accorder leur pardon. Il s’agit d’individus convaincus que, dans la vie, il faut rendre coup pour coup. Aussi, celui qui les a blessés ne mérite pas leur indulgence. Ils tendent d’ailleurs à se montrer intolérants dans tous les domaines. Un fort besoin de domination complique également l’accès au pardon.

David SCHMIDT

David SCHMIDT

Journaliste reporter sur Davidschmidt.fr. Chroniqueur radio sur Form.fr.

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