David SCHMIDTFlashHistoire

L’horreur des zoos humains

Une époque ou les blancs croyaient avoir le monopole de la beauté, de l'intelligence et de la force

Une terrible et douloureuse plongée dans le passé où des êtres humains arrachés à leur terre natale étaient exhibés pour la joie d’un public en mal d’exotisme.

Ils se nomment Petite Capeline, Tambo, Moliko, Ota Benga, Marius Kaloïe et Jean Thiam. Fuégienne de Patagonie, Aborigène d’Australie, Kali’na de Guyane, Pygmée du Congo, Kanak de Nouvelle-Calédonie, ces six-là, comme 35.000 autres entre 1810 et 1940, ont été arrachés à leur terre lointaine pour répondre à la curiosité d’un public en mal d’exotisme, dans les grandes métropoles occidentales.

Présentés comme des monstres de foire, voire comme des cannibales, exhibés dans de véritables zoos humains, ils ont été source de distraction pour plus d’un milliard et demi d’Européens et d’Américains, venus les découvrir en famille au cirque ou dans des villages indigènes reconstitués, lors des grandes expositions universelles et coloniales…

De “barbare” à “sauvage”

“La barbarie, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie” écrivait l’immense anthropologue et ethnologue français Claude Levi-Strauss dans son célèbre ouvrage Race et Histoire, publié en 1952.

Cette citation, placée au tout début du documentaire Sauvages, au coeur des zoos humains, constitue le point d’ancrage et le fil conducteur du film réalisé par Pascal Blanchard et Bruno Victor-Pujebet.

Il importe de replacer cette citation dans son contexte. Le point de départ de la réflexion de Lévi-Strauss était la réfutation radicale de la thèse développée par Arthur de Gobineau, célèbre pour son livre “L’Essai sur l’inégalité des races humaines, qui aura un impact considérable sur les théories racialistes au XIXe et XXe siècle”.

Dans cet ouvrage paru en 1853, il postulait l’existence de trois races primitives (blanche, jaune et noir), dont les métissages conduisaient à la décadence de l’espèce humaine. Dans cet essai, la race blanche se voyait octroyé “le monopole de la beauté, de l’intelligence et de la force”.

Pour Claude Lévi-Strauss, la diversité des cultures ne fût jamais assimilée comme un phénomène naturel, mais davantage comme une monstruosité. Il soulignait l’évolution qui s’est produite lorsque la civilisation occidentale a substitué le terme “barbare” par “sauvage”; les autre formes culturelles différentes étant dans cette logique viscéralement rejetées et systématiquement placées en situation d’infériorité.

D’un racisme scientifique au racisme populaire

“Les Zoos humains, c’est le passage d’un racisme scientifique à un racisme populaire” explique l’historien Pascal Blanchard, spécialiste de l’empire colonial français et de l’Histoire de l’immigration, et co-auteur du documentaire.

On se souvient ainsi de cette séquence d’ouverture terrible du film Vénus noire d’Abdellatif Kechiche, qui évoquait l’histoire authentique et tragique de Saartjie Baartman, femme khoïsan originaire d’Afrique du Sud, exhibée en Europe au début du XIXe siècle pour son large postérieur, où elle était connue sous le surnom de «Vénus hottentote».

Dans un amphithéâtre, le fameux naturaliste français, Georges Cuvier, montrait les organes génitaux d’une femme qu’il venait d’extraire, avant de lâcher un peu plus loin : “Je n’ai jamais vu de tête humaine plus semblable à celle des singes”. Un parterre de distingués collègues applaudissaient la démonstration. C’était en 1817.

Son histoire, souvent prise pour exemple, est révélatrice de la manière dont les Européens considéraient à l’époque ceux qu’ils désignaient comme appartenant à des “races inférieures”. Le squelette et moulage du corps de la malheureuse seront ainsi exposés jusqu’en 1976 au Musée de l’Homme à Paris, et il faudra attendre 2002 pour que sa dépouille ne soit restituée à l’Afrique du Sud, la terre de ses ancêtres.

Le phénomène des zoos humains naît vraiment dans les années 1870-1880. “Ces êtres humains fascinent, parce qu’ils sont représentés comme sauvages. Présentés comme anormaux, comme ayant des difformités, ou ayant des moeurs particulières, comme les cannibales. La fascination est fondamentale pour expliquer le succès de ces zoos humains” commente Sandrine Lemaire, historienne et intervenante dans le documentaire.

Influencés par l’américain P.T. Barnum, célébrissime organisateur de plusieurs spectacles “ethnologiques” et d”exhibition de phénomènes, des hommes comme l’allemand Carl Hagenbeck (1844-1913) font fortune en organisant ces spectacles en Europe, dont Londres constitue, à cette époque, la capitale mondiale des zoos humains.

En 1906, la fortune d’Hagenbeck est telle qu’elle lui permet de financer sur ses propres fonds la construction d’un gigantesque zoo, à Hambourg, qui existe encore à ce jour. P.T. Barnum quant à lui continuera à importer régulièrement des populations jugées suffisamment exotiques, comme en 1883 où il fait venir tout un groupe d’aborigènes d’Australie, qui relevaient à cette époque, selon la terminologie officielle, “de la faune et de la flore”…

Les zoos humains, un outil de l’affirmation de la puissance coloniale

Ces zoos humains joueront un rôle très important dans l’affirmation de la puissance coloniale de la France et de la Grande-Bretagne. Il fallait faire connaître aux autres, à l’opinion, cette puissance impériale. Ces zoos humains constituaient ainsi pour les Autorités l’opportunité de faire “vivre” les conquêtes impériales à tous ceux et celles qui ne pouvaient pas voyager. Le jardin d’Acclimatation à Paris sera un des hauts lieux d’accueil de tous ces malheureux et malheureuses venus du bout du monde et des confins de l’empire.

Ils seront par la suite davantage mis en scène, lors des expositions coloniales. L’exposition universelle de Paris en 1900 attirera plus de 50 millions de visiteurs, qui se presseront de découvrir les 80.000 exposants, avec détours obligatoires par le village africain reconstitué et peuplé de “cannibales”…

Au-delà du cas de P.T. Barnum, les Etats-Unis, en cette fin du XIXe – début XXe siècle, ne veulent pas rester à la périphérie des empires coloniaux européens. Eux aussi aspirent à étendre leur influence, et fonde un empire colonial en prenant l’île de Cuba à l’Espagne en 1898, puis les Philippines. En 1904, à la gigantesque exposition internationale qui se tient à Saint Louis, dans le Missouri, les Etats-Unis feront ainsi venir 1000 Igorots des Philippines. Du jamais vu. Durant cette exposition d’ailleurs, le célèbre chef Apache Geronimo sera lui aussi exhibé, dans un tipi…

Mais ce qu’affectionne le plus la communauté scientifique et la population d’alors, ce sont les pygmées du Congo, faisant partie de l’ethnie la moins civilisée de la planète estimait-on. Le département d’études anthropologiques de l’Université de Saint Louis passe ainsi commande à un fameux ancien missionnaire devenu explorateur, Samuel Philipps Verner, pour capturer quelques specimens et les placer dans un enclos durant cette exposition. Après être évidemment passés entre les mains des scientifiques, qui se pressent pour prendre sur eux toutes les mesures anthropométriques possibles.

Le cas du pygmée Ota Benga, exposé dans le documentaire, est porteur d’une charge émotive à fendre les pierres en deux. Après avoir été exposé durant dix ans aux États-Unis dans diverses manifestations internationales, culturelles ou scientifiques mais aussi dans des spectacles ethnographiques ou zoo humains, et même un mois durant dans le Zoo du Bronx, à New-York, il recouvra la liberté en septembre 1906, grâce à une campagne de protestation du public, indigné de le voir réduit dans un enclos du zoo.

Devenu libre, il est hébergé dans des orphelinats, où il y apprend l’anglais. Il trouve même un petit emploi dans une manufacture de tabac à Lynchburg, en Virginie. Libre, certes, mais profondément malheureux. Seul survivant de son clan, il comprend qu’il ne pourra jamais s’assimiler et s’épanouir au sein de cette population américaine; encore moins retourner un jour dans son pays d’origine. Au matin du 20 mars 1916, peu après être sorti de chez lui, il se tire une balle dans le coeur avec un pistolet qu’il avait emprunté. Il est enterré deux jours plus tard au cimetière public de Lynchburg, dans une tombe anonyme.

Un regard qui change

L’amorce du déclin des zoos humains commençera et le regard porté sur eux avec la Première guerre mondiale : les peuples coloniaux seront un important pourvoyeur de troupes dans la guerre. Combattants indochinois, tirailleurs sénégalais ou marocains, tous sont envoyés dans le chaudron d’une Europe à feu et à sang. Le général français Charles Mangin était d’ailleurs convaincu de la valeur des troupes sénégalaises. Il les trouvait non seulement endurantes au combat, mais en plus, elles faisaient peur aux allemands disait-il. Les allemands étaient désormais les nouveaux sauvages.

Dans les années 1920, le public se lasse de ces exhibitions et les autorités publiques souhaitent renouveler la forme de celles-ci, tandis que l’essor du cinéma, encore plus lorsqu’il deviendra parlant, capte désormais l’attention d’une population en mal d’exotisme. Les inégalités, les stéréotypes et le racisme seront désormais (mais pas seulement) fixés sur pellicule. Les zoos humains finissent par être interdits par l’administration coloniale dans l’entre-deux-guerres : Hubert Lyautey imposera la fin de toute exhibition à caractère racial dans le cadre de l’Exposition coloniale internationale de Paris en 1931.

Ce qui n’empêchera pas, ponctuellement, la tenue ça et là de ces exhibitions, jusque dans les années 1950. Et même, pour prolonger, jusqu’en 1994 en France, avec cette ignoble atteinte à la dignité humaine que fut la création du village de Bamboula, dans une relative indifférence et amnésie de la société de l’époque, et avec la bénédiction des pouvoirs publics…
Epilogue…

Pour une dépouille de Saartjie Baartman rendue avec les honneurs à sa terre natale, combien de restes de ces malheureux et malheureuses exhibés, disséqués au nom de la science, dorment encore dans les archives des musées à travers le monde, attendant que leurs pays d’origine ne réclament leurs dépouilles ? Des centaines, sûrement. Peut-être plus. Terribles et douloureux témoignages d’innommables souffrances, dont il appartient aux nouvelles générations “de sortir cette histoire de l’oubli pour apaiser les mémoires”, lâche en guise d’épilogue cet exceptionnel et bouleversant documentaire.

David SCHMIDT

Journaliste reporter sur Davidschmidt.fr. Chroniqueur radio sur Form.fr.

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